Héritage au Cameroun : quand les filles deviennent étrangères sur les terres de leur propre père

Au Cameroun, les conflits successoraux continuent de déchirer de nombreuses familles. Derrière les réunions de famille, les titres de « chef de famille » et les discours sur la tradition, se cachent parfois des abus silencieux dont les premières victimes sont les femmes. Filles exclues du partage des biens, veuves marginalisées, neveux rejetés, décisions prises unilatéralement au nom de la coutume mais surtout de l’avidité de certains : dans plusieurs familles, le décès d’un parent devient le début d’une lutte pour la terre, le pouvoir et l’héritage.

L’histoire que nous relatons ici illustre une réalité encore trop fréquente : celle de femmes à qui l’on reconnaît des devoirs familiaux, mais rarement des droits sur les biens laissés par leurs parents.


Une famille nombreuse, un héritage sous tension

Dans un village du Centre – Cameroun, un patriarche polygame décédé après ses deux épouses. Il a laissé derrière lui onze enfants : trois garçons et huit filles.

Avec des années, la famille est frappée par plusieurs deuils. Trois des filles meurent, ainsi que le deuxième garçon. Le dernier fils, malade et considéré comme une personne en situation de handicap, ne joue pratiquement aucun rôle dans la gestion familiale.

Reste alors un seul fils valide. Celui-ci finit par s’imposer comme « chef de famille ». Progressivement, il prend le contrôle de toutes les terres laissées par leur père. Ses sœurs, attachées au respect des traditions et au maintien de la paix familiale, lui reconnaissent cette position. Elles ne contestent ni son autorité morale ni son rôle d’administrateur des biens familiaux.

Mais derrière cette apparente harmonie, une question demeure : l’administration des biens signifie-t-elle propriété exclusive ?


Le conflit qui fait éclater les non-dits

Il y a six ans, l’une des filles de la famille décède. Bien qu’elle soit mariée, elle est enterrée dans le village de son père, près de celui-ci. Selon les proches, son mari ne disposait ni d’espace ni d’installation familiale permettant de l’inhumer dans son propre village.

À l’époque, aucune opposition majeure n’est soulevée.

Mais récemment, l’un des fils de cette défunte meurt à son tour. La famille maternelle souhaite alors qu’il soit enterré auprès de sa mère, dans la concession du grand-père.

C’est là que le conflit éclate. Le frère survivant, autoproclamé chef de famille, refuse catégoriquement. Son argument est direct : accepter cette inhumation ouvrirait la porte à d’autres revendications des neveux sur les terres familiales.

Autrement dit, derrière le refus d’inhumer un fils près de sa mère, se cache une peur plus profonde : celle de voir les descendants des filles réclamer une part de l’héritage.


Ce que dit la loi camerounaise


Contrairement à certaines pratiques coutumières encore répandues, le droit camerounais ne réserve pas l’héritage aux seuls garçons.


1. Le Code civil reconnaît les filles comme héritières


Le Code civil applicable au Cameroun prévoit que les enfants héritent de leurs parents sans distinction de sexe.

Article 745 du Code civil

Cet article pose le principe selon lequel les enfants ou leurs descendants succèdent à leurs père et mère. Autrement dit, les filles ont la qualité d’héritières au même titre que les garçons.

Articles 731 à 734 du Code civil

Ces dispositions organisent l’ordre des héritiers et ne prévoient aucune exclusion des filles mariées.

Aucun texte ne dit qu’une femme perd ses droits successoraux parce qu’elle s’est mariée.

2. Le « chef de famille » n’est pas propriétaire exclusif des biens

Dans plusieurs familles, le « chef de famille » est souvent considéré comme le détenteur absolu des biens familiaux. Pourtant, juridiquement, ce rôle correspond davantage à une fonction d’administration et de représentation familiale.

Le fait qu’un héritier gère les terres ne signifie pas qu’il en devient l’unique propriétaire. Selon les principes du droit successoral :

  • les biens successoraux appartiennent collectivement aux héritiers tant que le partage n’a pas été effectué ;
  • aucun héritier ne peut s’approprier seul l’ensemble des biens ;
  • les autres héritiers conservent des droits sur la succession.

Ainsi, les enfants (filles comme garçons) du défunt restent légalement concernés par les terres laissées par leur père.


3. La Constitution interdit les discriminations fondées sur le sexe

La Constitution camerounaise protège le principe d’égalité entre les citoyens.

Préambule de la Constitution du Cameroun

Le préambule, qui fait partie intégrante de la Constitution, affirme :

« Tous les hommes sont égaux en droits et en devoirs. »

Elle garantit également la protection des femmes et interdit les discriminations. Exclure une fille d’un héritage uniquement parce qu’elle est femme peut donc être considéré comme contraire aux principes constitutionnels.


4. Les coutumes ont des limites juridiques

Dans certaines traditions, les filles sont perçues comme appartenant à la famille de leur mari après le mariage. Cette perception conduit parfois à leur exclusion implicite des successions.

Le Cameroun reconnaît les coutumes dans certaines matières familiales et successorales. Toutefois, la jurisprudence rappelle régulièrement qu’une coutume ne peut être appliquée lorsqu’elle est :

  • contraire à la loi ;
  • contraire à l’ordre public ;
  • discriminatoire ;
  • ou attentatoire aux droits fondamentaux.

Les coutumes ne peuvent donc pas justifier des discriminations contraires aux principes d’égalité. Ainsi, une pratique consistant à considérer automatiquement qu’une fille mariée n’a plus aucun droit dans sa famille d’origine peut être contestée devant les juridictions.

Le problème est que beaucoup de femmes n’engagent jamais de procédure judiciaire :

  • par peur de détruire les liens familiaux ;
  • par respect des traditions ;
  • par manque de moyens financiers ;
  • ou simplement parce qu’elles ignorent leurs droits.


Peut-il légalement refuser l’inhumation ?


La question est délicate parce qu’elle touche à la fois au droit, à la coutume et aux usages familiaux.

La loi camerounaise ne contient pas de disposition spécifique réglant de manière détaillée les conflits familiaux liés aux lieux d’inhumation coutumière. Cependant, plusieurs éléments fragilisent la position du frère :

  • la mère du défunt repose déjà dans cette concession ;
  • les filles du patriarche restent des membres de la famille et des héritières potentielles ;
  • le refus semble motivé principalement par la peur de futures revendications successorales.

Cette affaire révèle surtout une réalité profonde : dans certaines familles, le contrôle des sépultures devient une manière indirecte de contrôler l’accès symbolique à la terre et à l’héritage.


Une question fondamentale : les filles sont-elles étrangères chez leur père ?

Dans de nombreuses communautés, une fille continue :

  • d’assister aux réunions familiales ;
  • de participer aux deuils ;
  • de soutenir financièrement sa famille d’origine ;
  • de contribuer aux cérémonies traditionnelles.

Mais lorsqu’il s’agit des terres ou de l’héritage, certaines deviennent soudainement considérées comme « appartenant à une autre famille » parce qu’elles sont mariées.

Cette contradiction nourrit aujourd’hui de nombreux conflits successoraux au Cameroun.


Le silence des femmes profite souvent aux abus

Dans cette famille, les sœurs ont longtemps laissé leur frère administrer seul les biens familiaux au nom du respect des traditions, de l’autorité masculine et de la paix familiale.

Mais ce silence est parfois interprété comme une renonciation totale à leurs droits. Et lorsque surgit un conflit — vente de terrain, partage, succession secondaire ou inhumation — les femmes découvrent qu’elles ont perdu toute voix sur la terre de leur propre père.


Héritage et pouvoir : un débat de société

Au-delà de cette affaire familiale, une réalité apparaît clairement : les conflits successoraux ne concernent pas seulement les biens matériels. Ils touchent :


à la mémoire familiale ;

à la reconnaissance des femmes ;

au pouvoir dans les familles ;

au droit d’appartenir à une lignée ;

et parfois même au droit d’être enterré auprès des siens.

Cette histoire pose une question essentielle :

Une femme peut-elle encore être considérée comme membre à part entière de sa famille d’origine si elle n’a aucun droit réel sur les biens de cette famille ? Pourquoi une fille aurait-elle des devoirs envers sa famille d’origine toute sa vie, sans jamais avoir de droits sur les biens de cette même famille ?

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes camerounaises osent contester certaines pratiques successorales abusives. Elles continuent encore de payer le prix de traditions interprétées au bénéfice exclusif des hommes. Pourtant, la loi évolue. Les mentalités aussi.

Ce qu’il faut retenir

  • Une fille conserve des droits successoraux sur les biens de son père, même mariée.
  • Le chef de famille n’est pas automatiquement propriétaire exclusif des terres familiales.
  • Les coutumes ne peuvent pas légalement justifier des discriminations fondées sur le sexe.
  • Les conflits autour des inhumations cachent souvent des enjeux d’héritage et de contrôle foncier.
  • Beaucoup de femmes ignorent encore les protections que leur reconnaît le droit camerounais.

Derrière chaque conflit d’héritage se joue souvent une bataille plus profonde : celle de la reconnaissance de la femme comme membre à part entière de sa famille d’origine.

Tant que certaines femmes devront encore négocier leur place sur les terres de leur propre père, la question de l’héritage au Cameroun restera un véritable combat social et juridique. Le respect des traditions ne devrait jamais servir à effacer les droits fondamentaux des femmes.

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