Le lectorat, chaînon manquant de la diversité linguistique africaine
Par Sandrine NYEBE ATANGANA
Nous voulons que nos textes voyagent. Nous voulons que nos auteurs soient lus. Nous voulons que nos langues, nos cultures et nos manières de raconter le monde trouvent leur place dans la circulation internationale des œuvres et des savoirs.
Mais une question demeure, peut-être la plus simple et la plus inconfortable de toutes :
Qui nous lit ?
Depuis le début de notre série « Traduire l’Afrique plurielle », nous avons défendu une idée : rendre un texte accessible ne devrait pas nécessairement signifier effacer les particularités linguistiques et culturelles qui font sa singularité.
Nous avons également proposé de regarder autrement le plurilinguisme africain. Non plus seulement comme une difficulté à gérer, mais comme une expérience susceptible de produire des savoirs sur la traduction, la médiation et la rencontre entre les langues.
Une objection demeure cependant. Nous pouvons préserver admirablement la singularité d’un texte. Mais si cette singularité contribue à le rendre difficilement accessible et que personne ne le lit, qu’avons-nous réellement gagné ?
Il est temps de prendre cette question au sérieux.
Un texte préservé mais non lu ne circule pas davantage
Reconnaissons d’abord cette évidence. L’auteur écrit pour être lu. Le traducteur traduit pour rendre possible une rencontre. L’éditeur publie pour faire circuler un texte.
Préserver les références culturelles, les variétés linguistiques, l’oralité ou certaines particularités locales n’a donc de sens que si cette préservation demeure compatible avec la possibilité d’une réception.
Nous ne pouvons pas défendre la diversité en faisant abstraction du lecteur. Une traduction excessivement opaque peut décourager. Un texte qui exige constamment des explications peut ralentir la lecture.
Une œuvre dont les codes culturels restent totalement inaccessibles à son public potentiel risque de ne pas rencontrer celui-ci. Et dans un environnement éditorial concurrentiel, cette difficulté a également un coût économique. Le reconnaître n’est pas renoncer à notre réflexion précédente. C’est la rendre plus réaliste.
Préserver et faire circuler : deux exigences à penser ensemble
Peut-être avons-nous parfois posé le problème de manière trop binaire. D’un côté, il y aurait ceux qui veulent préserver la singularité. De l’autre, ceux qui veulent standardiser pour atteindre le plus grand nombre.
Mais pourquoi faudrait-il nécessairement choisir ? Le véritable défi est probablement ailleurs : comment préserver suffisamment la singularité d’un texte tout en construisant les conditions de son accessibilité ?
Ce déplacement est essentiel. Car préserver une œuvre et organiser sa circulation constituent deux problèmes différents, mais indissociables. Une œuvre peut être culturellement riche et éditorialement invisible. Elle peut être admirablement traduite et mal distribuée. Elle peut être disponible mais trop coûteuse pour son lectorat. Elle peut être accessible mais ne bénéficier d’aucune prescription. Elle peut être publiée en ligne mais noyée dans une quantité considérable de contenus.
La langue n’explique donc pas tout. Et le traducteur ne peut pas, à lui seul, résoudre le problème de la visibilité.
Le lecteur est invité… mais il peut décliner l’invitation
Dans un précédent article, nous écrivions que la traduction pouvait inviter le lecteur à faire, lui aussi, une partie du chemin vers le texte. Cette formule contient cependant sa propre limite. Une invitation peut être refusée.
Nous pouvons souhaiter que le lecteur extérieur accepte de rencontrer un proverbe qu’il ne connaît pas, un terme culturel nouveau, une conception différente de la parenté ou une variété de français à laquelle il n’est pas habitué. Mais nous ne pouvons pas lui imposer cette curiosité.
Le lecteur dispose de son temps, de ses préférences et d’une multitude d’autres textes. Cette réalité nous oblige à dépasser une conception uniquement morale de la diversité. Il ne suffit pas de dire : « Le lecteur doit faire l’effort de nous comprendre. » Il faut également se demander : « Comment lui donnons-nous envie de faire cet effort ? »
Et cette question nous fait sortir du seul domaine de la traduction.
Qui fabrique un lecteur ?
On ne naît pas lecteur d’une littérature particulière. On le devient aussi parce qu’on la rencontre. À l’école. Dans une bibliothèque. Chez un libraire. Dans les recommandations d’un enseignant. À travers les médias. Dans une émission. Sur un réseau social. Dans un club de lecture. À travers une adaptation audiovisuelle. Parce qu’un ami recommande un livre. Parce qu’une critique en parle. Parce qu’un prix littéraire le rend visible. Parce qu’une plateforme le suggère.
Le lectorat ne constitue donc pas simplement une masse de personnes qui attendraient passivement qu’un auteur publie.
Le lectorat se construit. Et cette construction implique toute une chaîne : auteurs, traducteurs, éditeurs, diffuseurs, libraires, bibliothèques, enseignants, critiques, médias, institutions culturelles, plateformes numériques et communautés de lecteurs.
Poser la question du lectorat oblige donc à déplacer la responsabilité. Le problème ne peut pas être résumé à : « les Africains ne lisent pas ». Une telle affirmation est trop facile.
« Les Africains ne lisent pas » : vraiment ?
Cette formule revient régulièrement dans les conversations sur le livre en Afrique. Mais que signifie-t-elle exactement ? De quels Africains parle-t-on ? De quels pays ? De quelles catégories sociales ? De quels types de textes ? Sur quels supports ? Dans quelles langues ? Et surtout : quelles sont les conditions matérielles d’accès à la lecture ?
Un lecteur potentiel peut aimer lire et ne pas pouvoir acheter régulièrement des livres. Il peut souhaiter découvrir un auteur dont les ouvrages ne sont pas disponibles dans sa ville. Il peut lire principalement sur téléphone. Il peut écouter davantage de contenus audio qu’il ne lit de livres imprimés.
Il peut être un lecteur assidu de presse, de contenus numériques ou de littérature populaire sans entrer dans les catégories à partir desquelles on mesure traditionnellement la lecture.
Avant de conclure à l’absence de lectorat, il faut donc regarder où, quoi, comment et à quel prix les gens lisent. La question du lectorat africain mérite des données, pas seulement des impressions.
Mais une autre question nous concerne directement
Refuser les généralisations sur l’absence supposée de lecteurs africains ne doit pas nous empêcher de nous interroger. Quelle crédibilité accordons-nous nous-mêmes à nos productions ? Lorsque nous cherchons un ouvrage de référence, vers quelles publications nous tournons-nous spontanément ? Quels chercheurs citons-nous ? Quels auteurs recommandons-nous ? Quels éditeurs connaissons-nous ? Quels livres achetons-nous ? Quelles productions faisons-nous entrer dans nos formations et nos enseignements ? Et lorsque nous imaginons qu’un auteur africain a « réussi », où situons-nous spontanément le lieu de cette reconnaissance ?
Cette dernière question est particulièrement importante.
De quel lecteur parlons-nous lorsque nous disons « être lu partout » ?
Dire qu’un auteur souhaite être lu « partout dans le monde » paraît aller de soi. Mais l’expression mérite d’être interrogée. Dans notre imaginaire de la réussite éditoriale, quel visage donnons-nous au lecteur international ? Est-il à Paris, Londres, New York ou Montréal ? Peut-il également être à Douala, Lagos, Nairobi, Dakar, Abidjan, Johannesburg, Kinshasa ou Kigali ?
Le lectorat africain n’est évidemment pas un bloc homogène. Les différences de langues, de pouvoir d’achat, d’éducation, d’infrastructures et d’habitudes culturelles sont considérables.
Mais c’est précisément pour cette raison qu’il mérite d’être pensé.
L’Afrique n’est pas seulement un espace dont les textes doivent partir. Elle peut aussi être un espace dans lequel les textes circulent.
Et cela ouvre une question encore insuffisamment explorée : celle des traductions entre langues et espaces africains. Pourquoi pensons-nous si facilement la circulation d’un texte africain vers le français ou l’anglais international, mais beaucoup moins sa circulation vers d’autres langues africaines ?
Le problème du lectorat rejoint ici directement celui de la traduction.
La reconnaissance extérieure reste importante
Il serait cependant facile de basculer dans l’excès inverse. Défendre la construction d’un lectorat africain ne signifie pas que la reconnaissance internationale serait suspecte ou inutile. Un auteur a parfaitement le droit de vouloir être publié à Paris, Londres ou New York.
Un chercheur africain a besoin de participer aux réseaux internationaux de production scientifique. Un éditeur doit penser la viabilité économique de ses publications. Un traducteur doit tenir compte du public auquel le texte est destiné.
Et une œuvre qui franchit les frontières peut créer des rencontres extrêmement fécondes.
L’enjeu n’est donc pas de remplacer une fermeture par une autre. Il est d’éviter que l’extérieur devienne l’unique lieu à partir duquel nous mesurons notre propre valeur.
Nous pouvons souhaiter être lus ailleurs tout en construisant des espaces où nous sommes également lus ici. Les deux ambitions ne sont pas contradictoires. Elles peuvent même se renforcer.
Le prix, la distribution et la disponibilité : revenir au réel
Construire un lectorat suppose cependant de parler d’argent. Un livre inaccessible économiquement n’est pas véritablement accessible. Un ouvrage introuvable n’a pas de lectorat potentiel, quelle que soit sa qualité. Une traduction dont le coût rend le prix final prohibitif peut difficilement remplir sa fonction culturelle.
Nous retrouvons ici la question abordée dans notre troisième article : la diversité a un coût.
Il ne faut ni le nier ni le romantiser. Préserver certaines singularités linguistiques peut nécessiter des compétences supplémentaires. Traduire vers davantage de langues coûte de l’argent. Produire plusieurs éditions coûte de l’argent. Distribuer sur de vastes territoires coûte de l’argent.
Mais ces contraintes doivent conduire à chercher des modèles, non à conclure automatiquement à l’impossibilité.
Le numérique, l’audio, les éditions accessibles sur téléphone, les bibliothèques, les partenariats entre éditeurs, les traductions ciblées, les clubs de lecture, les ressources éducatives et les nouvelles formes de prescription peuvent faire partie des réponses.
Toutes ne fonctionneront pas partout.
L’important est précisément de partir des usages réels des publics concernés.
Le traducteur n’est qu’un maillon
Notre série était consacrée à la traduction. Elle nous conduit finalement bien au-delà du traducteur. C’est peut-être l’un de ses enseignements les plus importants.
Nous ne pouvons pas demander au traducteur de préserver la diversité d’un texte, de garantir son intelligibilité, d’assurer son attractivité et, en plus, de résoudre les problèmes de diffusion et de réception.
Le traducteur construit un passage. Mais encore faut-il qu’une route mène à ce passage. Et qu’au bout de cette route se trouvent des lecteurs. La visibilité des productions africaines relève donc d’un écosystème.
Une politique de traduction sans politique de lecture restera incomplète. Une politique éditoriale sans réflexion sur la distribution le sera également.
Une valorisation des langues sans production de contenus susceptibles d’être lus, écoutés, enseignés et transmis risque de rester symbolique.
De la défense de la diversité à sa mise en circulation
Nous pouvons maintenant revenir au point de départ de cette série. Nous avions commencé par demander comment repenser les théories de la traduction à partir des réalités sociolinguistiques africaines. Puis nous avons interrogé les variétés francophones. Nous avons discuté du coût de la différence. Nous avons enfin proposé de considérer les expériences plurilingues africaines comme des lieux possibles de production de savoir.
Mais aucune de ces ambitions ne peut se réaliser pleinement si les textes, les idées et les œuvres concernés ne circulent pas. La prochaine étape n’est donc peut-être plus seulement de défendre notre diversité. Elle consiste à organiser sa circulation. Cela suppose de traduire. Mais aussi d’éditer. De rendre accessible. De distribuer. D’enseigner. De recommander. De critiquer. D’acheter. De lire. Et de faire lire.
Alors, qui doit faire le premier pas ?
Probablement tout le monde. L’auteur doit penser son destinataire sans nécessairement renoncer à sa voix. Le traducteur doit construire l’intelligibilité sans transformer systématiquement la différence en familiarité. L’éditeur doit penser simultanément la qualité, l’accessibilité et la viabilité. Les institutions doivent contribuer à créer des infrastructures de lecture. L’école peut donner accès à une diversité plus grande de productions. Les médias et les prescripteurs peuvent rendre visibles des œuvres qui ne bénéficient pas spontanément des circuits dominants. Et le lecteur garde son pouvoir le plus décisif : choisir de lire.
Mais il serait injuste de lui demander de choisir ce qu’on ne lui permet ni de connaître, ni de trouver, ni parfois de s’offrir.
Nous voulons que le monde nous lise. Commençons aussi à construire les chemins de lecture.
Peut-être est-ce finalement sur cette idée que notre série « Traduire l’Afrique plurielle » peut s’achever. Nous ne devons pas choisir entre l’ouverture au monde et la fidélité à nos singularités. Nous ne devons pas davantage opposer le lecteur africain au lecteur extérieur.
Nous avons besoin des deux.
Mais nous devons nous libérer d’une représentation dans laquelle la circulation aurait toujours la même direction : nous produisons ici, nous adaptons ici, puis nous attendons d’être validés ailleurs.
Nos œuvres peuvent voyager vers le monde. Elles doivent aussi pouvoir voyager à travers l’Afrique. Nos langues peuvent recevoir les savoirs venus d’ailleurs. Elles peuvent également en produire et en transmettre. Nos lecteurs peuvent découvrir les littératures du monde. Ils doivent aussi pouvoir rencontrer celles qui naissent autour d’eux.
La diversité linguistique et culturelle ne devient pas une force simplement parce que nous la proclamons. Elle le devient lorsque nous créons les conditions pour qu’elle soit produite, traduite, diffusée, discutée, critiquée, enseignée — et finalement lue.
La question n’est donc peut-être plus seulement : « Qui nous lit ? »
Elle devient : « Que construisons-nous pour être lus — sans avoir à disparaître pour le devenir ? » C’est sur cette question que se referme notre série. Mais certainement pas le chantier.
