De la peur du numérique à la peur de l’IA : et si le véritable défi était notre capacité à apprendre ?

L’intelligence artificielle est aujourd’hui au cœur de nombreux débats.

Pour certains, elle représente une formidable opportunité d’apprentissage, d’innovation et de transformation des pratiques professionnelles. Pour d’autres, elle constituerait une menace pour l’emploi, la créativité, l’éducation, l’éthique, la recherche ou encore la pensée critique.

Les discussions sont parfois passionnées. Les positions souvent tranchées.

Pourtant, lorsque l’on prend un peu de recul, une question mérite d’être posée : et si ce débat n’était pas vraiment nouveau ?

Quand l’histoire semble se répéter…

Il y a quelques décennies seulement, les mêmes inquiétudes accompagnaient l’essor d’internet et des technologies numériques.

On expliquait alors que les outils numériques ne tenaient pas compte de nos réalités locales. Certains affirmaient qu’ils allaient déshumaniser l’éducation, éloigner les enseignants des apprenants, mieux remplacer les enseignants, ou encore fragiliser la qualité des apprentissages.

Dans de nombreux contextes, l’enseignement à distance était perçu comme une solution secondaire, incapable de remplacer la richesse des interactions en présentiel.

Une anecdote révélatrice

Je me souviens d’un atelier il y a quelques mois, réunissant des experts et des représentants des ministères en charge de l’éducation et de la formation professionnelle de plusieurs pays de l’espace francophone.

Au cours des échanges, certains participants s’amusaient à décrédibiliser les formations à distance. Elles étaient qualifiées de « formations au rabais », insuffisamment rigoureuses ou encore peu reconnues.

Ces arguments me rappelaient encore une fois, des discours déjà entendus à plusieurs reprises au fil des années.

À un moment de la discussion, j’ai simplement précisé que la plupart des compétences que je partageais avec eux durant cet atelier avaient été développées au cours de plusieurs années de formation à distance.

J’ai également rappelé un fait simple : sur aucun de mes diplômes n’apparait la mention « obtenu en formation à distance », comme s’il s’agissait d’un diplôme de second rang. Ces diplômes étaient des diplômes à part entière, obtenus au terme d’un parcours exigeant, rigoureux et évalué selon les mêmes standards académiques que bien d’autres formations, mieux, de l’aveu de certains formateurs rencontrés durant mon parcours, nous avons eu la grâce d’être mieux encadrés que certains apprenants suivant la formation en présentiel, avec leurs encadreurs dans la même ville.

Le silence qui a suivi était particulièrement révélateur.

Non pas parce que la formation à distance était devenue soudainement parfaite, mais parce que le débat venait de quitter le terrain des préjugés pour revenir sur celui des résultats, à celui des compétences…

Cette expérience m’a marqué. Elle m’a surtout rappelé que nos jugements sur les innovations reposent souvent davantage sur des représentations que sur des preuves.

Hier, la formation à distance était suspecte. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle générative qui concentre les mêmes interrogations. Demain, ce sera probablement une autre technologie.

L’histoire semble changer de décor, mais le scénario reste souvent le même.

Que dire de la pandémie à COVID-19?

La pandémie a entraîné des bouleversements, imposant les états à opter pour le confinement dans plusieurs pays à travers le monde afin de limiter la propagation du virus.

Du jour au lendemain, les mêmes outils numériques sont devenus indispensables pour maintenir les activités éducatives, professionnelles et sociales.

Les plateformes de visioconférence, les espaces numériques d’apprentissage, les outils collaboratifs ou les ressources en ligne ont permis de préserver une continuité que peu imaginaient possible quelques années auparavant.

Ce n’est pas la technologie qui avait changé. C’est notre regard sur elle.

Derrière la technologie, la peur du changement

Chaque grande innovation semble susciter les mêmes réactions. Lorsque l’imprimerie s’est diffusée, certains craignaient qu’elle ne nuise à la mémoire et à la transmission du savoir.

Lorsque la calculatrice est entrée dans les écoles, beaucoup redoutaient la disparition du calcul mental.

Lorsque Internet s’est démocratisé, certains annonçaient la fin des bibliothèques et de la recherche documentaire. Et pourtant, grâce à internet, nous avons accès à des blibiothèques en ligne et autres portails de ressources, sans avoir nécessairement besoin de se déplacer physiquement.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle cristallise à son tour ces inquiétudes.

Mais derrière les critiques adressées aux technologies se cache souvent une réalité plus profonde : la difficulté humaine à accepter le changement.

Le changement interroge nos habitudes. Il bouscule nos certitudes. Il remet parfois en question des compétences que nous pensions immuables. Il nous oblige à apprendre de nouvelles façons de travailler, d’enseigner, de créer ou de collaborer.

Or apprendre implique souvent d’accepter une part d’inconfort.

Une opposition parfois paradoxale

Ce qui frappe dans les débats actuels sur l’intelligence artificielle, c’est qu’une partie des critiques émane parfois de personnes qui utilisent déjà ces technologies. Les outils d’IA sont désormais intégrés dans de nombreux services numériques du quotidien :

  • moteurs de recherche ;
  • outils de traduction ;
  • assistants de rédaction ;
  • applications de création graphique ;
  • plateformes de recommandation ;
  • logiciels de traitement d’image ;
  • réseaux sociaux.

Combien de publications, d’affiches, de présentations ou d’illustrations produites aujourd’hui mobilisent déjà, directement ou indirectement, des fonctionnalités d’intelligence artificielle ?

L’opposition n’est donc pas toujours entre utilisateurs et non-utilisateurs. Elle se situe souvent entre usages conscients et/ ou usages inconscients.

L’IA remplacera-t-elle l’humain ? Cette question revient fréquemment. Mais elle repose peut-être sur une mauvaise formulation. Les technologies n’ont jamais réellement remplacé l’intelligence humaine puisque c’est l’humain qui les crée et doit en assurer la maintenance et la pérénnité.

Elles ont transformé la manière dont celle-ci s’exprime. Le livre n’a pas remplacé le professeur. L’ordinateur n’a pas remplacé le formateur. Internet n’a pas remplacé la recherche. Les calculatrices n’ont pas supprimé les mathématiques. De la même manière, l’intelligence artificielle ne remplacera pas l’intelligence humaine. Elle modifie les tâches que nous réalisons, les compétences que nous mobilisons et les responsabilités que nous assumons.

Plus les outils deviennent performants, plus certaines compétences humaines prennent de la valeur :

  • l’esprit critique ;
  • la créativité ;
  • le discernement ;
  • l’éthique ;
  • la capacité à contextualiser ;
  • la prise de décision.

Autrement dit, l’IA ne réduit pas nécessairement la place de l’humain. Elle nous oblige à redéfinir ce qui fait précisément notre valeur ajoutée. Le véritable défi : apprendre à apprendre

Au fond, le défi posé par l’intelligence artificielle n’est peut-être pas technologique. Il est avant tout éducatif, formatif.

Sommes-nous prêts à apprendre en permanence ?

Sommes-nous capables de remettre en question nos pratiques ?

Pouvons-nous développer une culture numérique critique plutôt qu’une posture de rejet ou d’adhésion aveugle ?

Les sociétés qui tirent le meilleur parti des innovations ne sont pas celles qui les adoptent sans réfléchir. Ce sont celles qui apprennent à les comprendre, à les encadrer et à les mettre au service de leurs besoins. L’enjeu n’est donc pas d’être pour ou contre l’intelligence artificielle. L’enjeu est de développer les compétences nécessaires pour l’utiliser de manière éclairée.

Vers une culture responsable de l’IA

C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit la réflexion autour de la méthode C.R.I.S.P. développée dans un précédent article sur notre blog.

L’objectif n’est pas de promouvoir l’intelligence artificielle sans réserve. Il n’est pas davantage de l’écarter par principe. Il s’agit plutôt de développer une culture de l’usage responsable, fondée sur la contextualisation, la responsabilité, l’intégrité des données, la supervision et la proportionnalité. Car la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle fera partie de nos environnements professionnels, éducatifs ou sociaux.

Elle y est déjà.

La véritable question est désormais la suivante : comment voulons-nous apprendre à vivre, travailler, créer et apprendre avec elle ?

Conclusion

Chaque génération rencontre ses innovations. Chaque génération exprime aussi ses inquiétudes face aux transformations qu’elles entraînent. Ces inquiétudes sont légitimes. Elles méritent d’être entendues. Mais l’histoire montre que le progrès n’est jamais né de la peur seule. Il naît de notre capacité à comprendre les changements, à développer de nouvelles compétences et à transformer les outils en opportunités au service du développement humain. Peut-être que le véritable défi n’est pas l’intelligence artificielle.

Peut-être que le véritable défi est, aujourd’hui encore, notre capacité à apprendre.

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