Par Dr Sandrine Nyebe Atangana
Chercheure en sciences de l’éducation – Consultante en ingénierie pédagogique et problématique du genre
Cette tribune ne vise ni à défendre ni à condamner les récentes décisions des autorités françaises. Elle propose une réflexion sur ce que ces évolutions révèlent de notre propre système éducatif et sur les responsabilités qui nous incombent collectivement.
Depuis quelques jours, les réseaux sociaux bruissent de réactions indignées. Les nouvelles exigences de Campus France – Cameroun, notamment l’obligation faite à de nombreux candidats de justifier du paiement intégral des frais de scolarité avant le dépôt de leur dossier de visa, suscitent une vive inquiétude parmi les familles camerounaises. Dans le même temps, l’application plus stricte des droits d’inscription différenciés dans les universités françaises pour les étudiants non ressortissants de l’Union européenne renforce le sentiment que les portes de l’enseignement supérieur français se referment progressivement.
L’émotion est compréhensible.
Pour de nombreuses familles, ces nouvelles dispositions représentent un obstacle financier supplémentaire, voire insurmontable. Elles viennent s’ajouter aux frais de procédure, au coût du visa, aux dépenses de logement, d’assurance, de transport et à toutes les incertitudes qui accompagnent déjà un projet d’études à l’étranger.
Mais une fois l’émotion passée, une question mérite d’être posée.
Pourquoi les décisions prises à Paris provoquent-elles autant d’angoisse dans les familles camerounaises ?
La réponse est sans doute moins française que camerounaise.
Il faut d’abord rappeler un fait souvent ignoré. L’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants extracommunautaires n’est pas une réforme née cette année et elle n’est pas une exclusivité de la France. Elle trouve son origine dans la stratégie Bienvenue en France, annoncée en 2018 et progressivement mise en œuvre à partir de la rentrée 2019. Pendant plusieurs années, de nombreuses universités avaient cependant choisi d’exonérer une grande partie des étudiants concernés, limitant ainsi les effets de cette politique. Les évolutions récentes traduisent surtout une application plus stricte d’un dispositif déjà ancien.
Autrement dit, la France ne change pas brutalement de cap. Elle poursuit une politique qu’elle assume.
Et c’est son droit.
Chaque État est souverain dans la définition de sa politique universitaire, de son financement et de sa politique migratoire. Nous pouvons en discuter les conséquences, les critiquer parfois, mais difficilement contester le principe même de cette souveraineté.
La véritable question est donc ailleurs.
Pourquoi des milliers de familles camerounaises sont-elles prêtes à vendre un terrain, hypothéquer un patrimoine ou mobiliser toutes leurs économies pour envoyer leurs enfants poursuivre leurs études ailleurs ?
Pourquoi partir est-il devenu, pour beaucoup de jeunes, non plus un choix académique, mais une nécessité ?
La réponse oblige à regarder honnêtement notre propre système d’enseignement supérieur.
Le professeur Emmanuel Beche parle de « l’anormalité universitaire ».
Cette expression résume avec une justesse remarquable ce que vivent quotidiennement de nombreux acteurs de nos universités : des situations qui devraient être exceptionnelles sont devenues la norme. L’irrégularité administrative, les lenteurs institutionnelles, l’absence de visibilité, la précarité professionnelle et les dysfonctionnements organisationnels finissent par être considérés comme le fonctionnement normal de l’université.
J’en fais moi-même l’expérience.
Depuis deux années universitaires, j’interviens comme chargée d’enseignement vacataire à la Faculté des Sciences de l’Éducation. J’y dispense mes enseignements avec le même engagement que tout enseignant convaincu de la responsabilité qui lui incombe dans la formation des futurs professionnels de l’éducation.
Pourtant, à ce jour, je ne dispose toujours pas d’un contrat définissant clairement mon statut. Je ne connais pas les modalités exactes de mon traitement en tant que vacataire. Il m’a été expliqué que les dossiers de la première année se seraient perdus. La seule pièce justificative reçue est une attestation collective de présence effective.
Pendant ce temps, les enseignements ont été assurés. Les étudiants ont été évalués. Les résultats obtenus et les retours des apprenants témoignent de la qualité du travail accompli. Mais le vacataire, lui, semble n’avoir que des devoirs.
Lorsque certains enseignants expriment leur lassitude, la réponse revient presque toujours : « C’est ainsi que fonctionne le système. »
Cette banalisation de l’anormal est précisément le cœur du problème.
Car derrière la situation d’un vacataire, c’est toute la question de la reconnaissance du métier d’enseignant qui est posée. Comment demander aux enseignants de donner le meilleur d’eux-mêmes lorsque les institutions elles-mêmes peinent à reconnaître leur travail ?
Comment parler d’excellence académique lorsque ceux qui la construisent quotidiennement vivent dans l’incertitude administrative ?
La situation n’est d’ailleurs pas propre à l’enseignement supérieur.
Au secondaire également, de nombreux enseignants attendent encore le paiement des frais liés aux corrections des examens officiels, parfois depuis plusieurs années, tout en continuant d’assurer cette mission essentielle pour le fonctionnement du système éducatif.
Plus récemment encore, certaines déclarations publiques ont laissé entendre que les nouvelles plateformes numériques permettraient de réduire, voire de remplacer, certaines tâches traditionnellement assurées par les enseignants lors des corrections ou des délibérations des examens officiels.
Cette vision mérite d’être interrogée.
Depuis plusieurs années, nos travaux de recherche et nos publications sur la digitalisation des enseignements montrent que l’innovation technologique ne produit des résultats que lorsqu’elle s’inscrit dans un environnement favorable. Une plateforme ne remplace pas un système éducatif. Elle ne compense ni l’instabilité de l’alimentation électrique, ni la faiblesse de la connectivité, ni le manque d’équipements, ni l’absence de formation des enseignants, ni les effectifs pléthoriques qui caractérisent encore de nombreux établissements.
Penser que la technologie suffira, à elle seule, à résoudre les difficultés structurelles de notre système éducatif reviendrait à confondre l’outil et la politique publique.
Nos réflexions publiées sur ECRAN-LAB ont déjà montré que la transformation numérique ne peut réussir qu’à condition d’être contextualisée, progressive et accompagnée. Elle ne peut être réduite à l’introduction d’une application ou d’une plateforme. Elle suppose une vision globale de la gouvernance éducative.
C’est précisément cette gouvernance qui demeure aujourd’hui notre principal défi.
La performance d’une institution de formation, universitaire ou autre dépend moins des discours sur l’innovation que de la qualité de ses mécanismes de gouvernance, de coordination, de responsabilité et de reconnaissance des acteurs. Lorsque ces mécanismes sont défaillants, c’est toute la qualité de la formation qui s’en trouve fragilisée.
Finalement, les nouvelles exigences de Campus France – Cameroun devraient peut-être être perçues comme un révélateur plutôt que comme un problème en elles-mêmes.
Elles nous rappellent une réalité que nous préférons souvent ignorer. Aucun pays n’a l’obligation de former notre jeunesse à notre place. La France construit son avenir. Le Canada construit le sien. L’Allemagne construit le sien.
Chaque État investit dans les compétences dont il a besoin et organise son enseignement supérieur selon ses priorités nationales.
La question est donc simple: Que faisons-nous, nous, pour construire le nôtre ?
À quand une véritable politique nationale de valorisation des enseignants ?
À quand une gouvernance universitaire fondée sur la responsabilité, la transparence et la reconnaissance du mérite ?
À quand des établissements capables d’offrir aux étudiants des conditions d’apprentissage qui fassent de la mobilité internationale un choix d’ouverture, et non une fuite rendue nécessaire ?
Nos jeunes continueront naturellement à partir. La mobilité internationale est une richesse. Elle favorise l’ouverture culturelle, les échanges scientifiques et la circulation des savoirs. Mais ils ne devraient jamais partir parce qu’ils ont perdu confiance dans leur propre système universitaire.
La véritable urgence n’est donc pas que la France ouvre davantage ses universités. La véritable urgence est que nous rendions les nôtres suffisamment crédibles pour que rester devienne, lui aussi, un choix possible. Car au fond, Campus France ne nous doit rien. En revanche, nous avons, collectivement, une dette immense envers notre jeunesse.
Pour aller plus loin, ci-après des précédentes réflexions développées dans la même logique:
Former utile : pourquoi l’avenir du numérique en Afrique passe par des formations ancrées dans les réalités locales. https://ecran-lab.blogspot.com/2026/03/former-utile-pourquoi-lavenir-du.html
Présentiel enrichi en français terminale : une séance digitalisée sur les relations sémantiques. https://ecran-lab.blogspot.com/2025/12/presentiel-enrichi-en-francais.html
Journées pédagogiques au Cameroun à l’ère du numérique et de l’IA. Entre fortes attentes, contraintes structurelles et pistes réalistes d’amélioration. https://ecran-lab.blogspot.com/2026/01/journees-pedagogiques-au-cameroun-lere.html
Enseignement et compétences numériques en Afrique subsaharienne: entre choc de la pandémie et transition technologique. Le cas particulier du Burundi dans une dynamique régionale marquée par la fermeture des écoles et la nécessité d’innover. https://ecran-lab.blogspot.com/2025/11/enseignement-et-competences-numeriques.html
Sandrine Nyebe Atangana. Digitalisation des enseignements au MINESEC: analyse des déterminants des apprentissages. 7ème Colloque international du RAIFFET du 5 au 8 mai 2025 à l’IPNETP d’ABIDJAN en CÔTE d’IVOIRE, RAIFFET monde, May 2025, ABIDJAN, Côte d’Ivoire. ⟨hal-05108812⟩. URL: https://hal.science/hal-05108812v1
