RTWO 2026 : quand les réalités africaines invitent à repenser la traduction

Par Dr Sandrine NYEBE ATANGANA

Comment traduire lorsque plusieurs langues, cultures et imaginaires cohabitent dans un même espace et parfois dans la parole d’un même locuteur ? C’est l’une des questions qui ont animé les échanges du second panel de la 4ème journée de la Readers & Translators Week Online (RTWO, troisième édition), organisée par ACOLITT.

Réunis autour du thème « Repenser les théories de la traduction à l’aune des réalités sociolinguistiques africaines », intervenants et participants ont interrogé la pertinence des modèles traditionnels de traduction face à la diversité qui caractérise les sociétés africaines.

Une traduction confrontée à la pluralité des langues

Le contexte africain oblige en effet à dépasser une représentation trop simple de la traduction comme passage d’une langue A vers une langue B. Au Cameroun, par exemple, le français et l’anglais, langues officielles, évoluent au contact de nombreuses langues camerounaises, mais aussi de pratiques linguistiques urbaines, d’alternances codiques et d’usages façonnés par les différentes appartenances culturelles des locuteurs.

Cette pluralité transforme les langues elles-mêmes.

Un locuteur peut s’exprimer en français tout en mobilisant des images, des proverbes, des constructions ou des manières de dire issues de son environnement socioculturel. Ailleurs dans l’espace francophone, des phénomènes comparables apparaissent. Les échanges au cours de la rencontre ont notamment permis d’évoquer le créole et la façon dont celui-ci peut surgir spontanément dans une prise de parole en français.

Dès lors, que traduit réellement le traducteur : des mots, une langue, une variété de cette langue ou tout un univers socioculturel ?

Des « variétés francophones » jusque dans la classe de français

Cette interrogation rejoint une évolution importante de l’enseignement du français. Au Cameroun notamment, la question des variétés francophones trouve désormais sa place dans la classe de français.

Ce changement est loin d’être anodin. Reconnaître les variétés francophones, c’est admettre que le français ne se réduit pas à une norme unique dont toutes les autres pratiques seraient de simples déviations. La langue française appartient aussi aux communautés qui se la sont appropriée et qui l’ont adaptée à leurs réalités.

Cette évolution didactique interpelle directement la traductologie : si l’enseignement reconnaît la pluralité du français, la traduction peut-elle continuer à traiter « le français » comme une réalité parfaitement homogène ?

Traduire les mots, mais surtout ce qu’ils représentent

Les réalités africaines montrent également que l’équivalence lexicale ne suffit pas toujours. Un mot apparemment banal comme frère, une formule de salutation, un proverbe ou une référence à la parenté peut porter une signification sociale particulière. Traduire littéralement le terme sans comprendre les relations et les représentations qu’il recouvre peut produire une traduction linguistiquement correcte mais culturellement inexacte.

L’enjeu devient alors celui de la médiation interculturelle.

Le traducteur doit être capable de se demander non seulement : « Que signifie cette expression ? », mais également : « Que signifie-t-elle pour les personnes qui l’emploient, dans cette situation et dans cette culture ? »

L’oralité, les proverbes, les références communautaires, les formes de politesse et les implicites culturels deviennent ainsi des éléments essentiels de l’acte de traduire.

De l’équivalence à la médiation

Les discussions de cette édition de la RTWO conduisent ainsi à une perspective stimulante : il ne s’agit pas nécessairement d’abandonner les grandes théories de la traduction, mais de les mettre à l’épreuve de terrains sociolinguistiques différents de ceux dans lesquels elles ont été élaborées.

L’Afrique constitue à cet égard un formidable laboratoire. Son plurilinguisme, la coexistence entre langues locales et langues internationales, l’importance de l’oralité, les phénomènes d’hybridation linguistique et la diversité des univers culturels obligent à penser la traduction comme une activité profondément située.

La relation traditionnelle : langue source → langue cible gagne alors à être envisagée comme une relation beaucoup plus riche entre langues, variétés linguistiques, contextes sociaux, cultures, identités et destinataires.

Faire de la diversité une ressource pour la formation

Pour Réveil Formation, ces réflexions dépassent le seul domaine de la traduction. Elles interrogent également notre manière d’enseigner les langues et de former à la communication interculturelle.

Former à une langue aujourd’hui, particulièrement dans un contexte plurilingue comme celui du Cameroun, du Burkina Faso, de la République du Congo ou encore de la Côte d’Ivoire, suppose de faire comprendre que maîtriser une langue ne consiste pas uniquement à connaître son lexique et sa grammaire. C’est aussi apprendre à reconnaître ses variations, ses usages sociaux et les cultures dont elle devient le véhicule.

L’enseignement des variétés francophones prend alors tout son sens : il prépare l’apprenant à rencontrer le français tel qu’il existe réellement dans le monde, c’est-à-dire pluriel, mobile et constamment réinventé par ses locuteurs.

Et c’est peut-être l’un des enseignements majeurs à retenir de cette rencontre : les réalités africaines ne doivent plus seulement être considérées comme des cas particuliers auxquels il faudrait adapter des théories conçues ailleurs. Elles peuvent également devenir des lieux à partir desquels produire de nouveaux savoirs sur les langues, leur enseignement et leur traduction.

Repenser la traduction depuis l’Afrique, c’est finalement reconnaître que la diversité linguistique et culturelle n’est pas un problème à résoudre. Elle est une réalité à comprendre et une richesse à transmettre.

Cette rencontre a ouvert plusieurs pistes de réflexion que nous nous proposons d’explorer dans de prochaines publications entre autres, que signifie traduire une variété de français ? Faut-il préserver les particularités linguistiques et culturelles au risque de compliquer leur circulation ? Et surtout, les expériences africaines du plurilinguisme peuvent-elles contribuer à renouveler notre manière de penser la traduction ? Autant de questions auxquelles nous reviendrons prochainement.

4 réflexions sur “RTWO 2026 : quand les réalités africaines invitent à repenser la traduction”

  1. Travail élaboré, qui répond a plusieurs questions. J’ai particulièrement aimé le sens donné au mot frère… Article a lire

  2. Bravoooo Dr Sandrine NYEBE ATANGANA
    👏👏👏👏👏👏👏👏👏👏👏

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