Par Dr Sandrine NYEBE ATANGANA
Lorsqu’un traducteur affirme traduire un texte « du français vers l’anglais », de quel français parle-t-il exactement ?
La question peut sembler étrange. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on l’examine depuis un pays comme le Cameroun, où le français évolue quotidiennement au contact d’autres langues, d’autres cultures et d’autres manières de dire et de penser le monde.
Dans un précédent article consacré aux réflexions suscitées par la Readers & Translators Week Online (RTWO 2026), nous nous demandions si les réalités sociolinguistiques africaines ne nous invitaient pas à repenser certains présupposés de la traduction.
Poursuivons cette réflexion en nous intéressant cette fois à un objet que l’on croit parfois homogène : la langue française elle-même.
Le français n’existe pas sous une forme unique
Dire que l’on traduit « du français » semble supposer l’existence d’un ensemble relativement homogène : une grammaire, un lexique, des règles et des significations suffisamment stables pour que le traducteur puisse ensuite rechercher leurs équivalents dans une autre langue.
La réalité sociolinguistique est beaucoup plus complexe.
Le français parlé à Yaoundé ou à Douala ne se déploie pas nécessairement de la même manière que celui de Dakar, d’Abidjan, de Kinshasa, de Montréal, de Bruxelles ou de Paris. Partout où elle s’implante, une langue entre en contact avec une histoire, des cultures, d’autres langues et les pratiques sociales des communautés qui se l’approprient.
Elle se transforme donc autant qu’elle transforme son environnement.
Le français devient ainsi des français mieux, des parlers français.
Reconnaître cette pluralité ne signifie pas nier l’existence d’une norme commune, indispensable notamment à l’intercompréhension, à l’enseignement et à certains usages institutionnels. Cela signifie plutôt reconnaître qu’une langue vivante ne se réduit jamais entièrement à sa norme.
Quand la classe de français reconnaît la variation
Cette évolution est particulièrement intéressante dans le domaine de l’enseignement.
Au Cameroun, la réflexion sur les variétés francophones trouve désormais sa place dans la classe de français. L’apprenant peut ainsi être amené à comprendre que le français se réalise différemment selon les espaces, les communautés et les situations de communication.
Le changement de perspective est important.
Pendant longtemps, la variation linguistique a facilement été présentée à partir d’une opposition entre une forme considérée comme correcte et des usages perçus principalement comme des écarts par rapport à cette norme.
En étudiant les variétés francophones, on peut adopter une autre perspective : certaines différences ne relèvent pas nécessairement de l’incapacité à maîtriser le français. Elles témoignent aussi de l’appropriation d’une langue par des communautés qui l’inscrivent dans leurs propres réalités.
Cette évolution dans l’enseignement soulève alors une question pour la traduction :
Si nous apprenons à reconnaître la pluralité du français, pouvons-nous continuer à traduire comme si « le français » était culturellement et sociolinguistiquement homogène ?
Un texte peut être en français sans appartenir à un seul univers culturel
Voilà probablement l’un des enjeux les plus importants.
Un auteur camerounais peut écrire entièrement en français tout en faisant entendre, derrière cette langue, d’autres univers linguistiques et culturels.
Il peut employer un proverbe issu d’une langue camerounaise en le transposant en français. Il peut construire une image dont le sens est évident pour sa communauté mais moins immédiatement accessible à un lecteur extérieur. Il peut utiliser des termes de parenté, des appellations, des formes de politesse ou des références sociales dont la portée dépasse leur sens dans le français standard.
Autrement dit :
la langue d’un texte ne suffit pas toujours à identifier la culture qui parle à travers ce texte.
Prenons un terme aussi simple que « frère ».
Dans une lecture strictement lexicale, traduire frère vers l’anglais semble peu problématique : brother.
Mais qui est appelé « frère » dans la situation concernée ?
S’agit-il du fils des mêmes parents ? D’un cousin considéré socialement comme un frère ? D’un membre d’une même communauté ? D’un proche ? D’une personne avec laquelle on affirme une solidarité particulière ?
Le mot est français. Pourtant, pour le traduire correctement, le traducteur peut avoir besoin de comprendre une conception de la parenté ou de la relation sociale qui ne se trouve pas dans le dictionnaire.
La difficulté n’est donc plus seulement linguistique.
Elle devient sociolinguistique et culturelle.
Traduire une langue ou traduire un répertoire ?
Les sociétés plurilingues nous obligent à aller encore plus loin.
Dans la vie quotidienne, les locuteurs ne rangent pas nécessairement leurs langues dans des compartiments hermétiques. Selon l’interlocuteur, le sujet, l’émotion ou la situation, ils peuvent passer d’une langue à une autre, emprunter un mot, conserver une expression locale dans une phrase française ou modifier leur manière de parler.
Ces changements ne sont pas toujours accidentels.
Passer momentanément du français à une langue familiale peut signaler la proximité. Employer une expression locale peut produire un effet humoristique. Changer de registre peut marquer une différence de statut. Maintenir un terme culturel peut affirmer une identité.
Le traducteur se trouve alors devant une difficulté majeure : comment traduire ce changement lui-même ?
S’il transforme toutes les paroles en un français ou un anglais parfaitement uniforme, il aura peut-être traduit le contenu des phrases, mais supprimé une partie de l’information portée par la variation linguistique.
Ce que l’on traduit n’est donc plus simplement une langue.
On traduit parfois un répertoire linguistique, c’est-à-dire la manière dont un locuteur mobilise plusieurs ressources linguistiques pour produire du sens.
La tentation de normaliser
Face à cette complexité, une solution paraît évidente : normaliser.
Pourquoi ne pas remplacer une expression locale par son équivalent en français standard ? Pourquoi ne pas lisser certaines constructions ? Pourquoi ne pas supprimer les particularités qui pourraient ralentir le lecteur étranger ?
Cette stratégie peut être parfaitement justifiée dans certains contextes. Un manuel technique, une notice de sécurité ou un document destiné à une très large diffusion internationale n’obéit pas aux mêmes exigences qu’un roman, un témoignage, un conte ou une œuvre théâtrale.
Le problème apparaît lorsque la normalisation devient automatique.
Car en supprimant systématiquement les particularités linguistiques pour faciliter la circulation du texte, on peut aussi supprimer des informations sur l’identité des personnages, leur milieu social, leurs relations, leur humour ou leur manière d’habiter le monde.
On obtient alors un paradoxe : une traduction linguistiquement impeccable peut être culturellement moins fidèle que l’original.
L’oralité : traduire ce que la parole fait
La question devient encore plus visible lorsque les textes écrits portent les marques de l’oralité.
Proverbes, répétitions, rythmes, interpellations, formules rituelles, images ou récits transmis par la parole peuvent être intégrés à une œuvre écrite en français.
Une traduction strictement sémantique peut en restituer le message tout en faisant disparaître leur fonction.
Face à un proverbe, par exemple, le traducteur ne devrait peut-être pas seulement demander :
« Que signifie cette phrase ? »
Il devrait également se demander :
« Pourquoi cette personne emploie-t-elle un proverbe ici, devant cet interlocuteur et à ce moment précis ? »
La première question porte sur le contenu.
La seconde porte sur l’acte social et culturel accompli par la parole.
Et c’est souvent entre les deux que se joue la traduction.
Faut-il donc préserver toutes les particularités ?
Certainement pas de manière mécanique.
Reconnaître la variation ne signifie pas transformer chaque particularité linguistique en monument intouchable.
Le traducteur doit continuer à choisir.
Il peut conserver un terme, l’expliciter, l’adapter, rechercher une expression produisant un effet comparable, ajouter une note lorsque le contexte le justifie ou, parfois, accepter qu’une partie de la différence soit perdue.
Mais ce choix devrait être conscient.
La véritable question n’est peut-être donc pas : « Faut-il traduire les variétés ? »
Elle serait plutôt :
« Qu’est-ce que ma traduction conserve, transforme ou efface de la variété linguistique et de l’univers culturel du texte source ? »
Cette question change profondément la posture du traducteur.
Et si la différence avait elle aussi le droit de voyager ?
Une objection demeure cependant.
Préserver les particularités linguistiques et culturelles complique parfois la traduction. Cela peut nécessiter davantage de recherches, des traducteurs possédant des compétences culturelles particulières, des relecteurs supplémentaires ou des dispositifs éditoriaux adaptés.
Pourquoi engager de tels efforts ?
Ne serait-il pas plus simple, notamment pour les auteurs africains désireux d’atteindre un lectorat international, d’écrire directement dans un français ou un anglais aussi standard que possible ?
La question mérite d’être prise au sérieux.
Mais elle en appelle immédiatement une autre :
pour circuler dans le monde, un texte africain doit-il nécessairement devenir moins africain ?
Et, plus fondamentalement encore, pourquoi l’effort d’adaptation devrait-il toujours être accompli dans la même direction ?
Le lecteur africain apprend depuis longtemps à entrer dans des univers culturels qui ne sont pas les siens. Peut-on également demander au lecteur d’ailleurs de parcourir une partie du chemin ?
Cette interrogation nous conduira au prochain volet de cette série.
Car si traduire la diversité a effectivement un coût, son effacement en a peut-être un également.
À suivre : Traduire la différence coûte-t-il trop cher ? Accessibilité, standardisation et diversité culturelle.
