Traduire la différence coûte-t-il trop cher ?

Par Sandrine NYEBE ATANGANA

Accessibilité, standardisation et diversité culturelle

Faut-il vraiment consacrer du temps, de l’argent et des compétences particulières à traduire les singularités linguistiques et culturelles d’un texte africain ?

La question peut déranger. Elle mérite pourtant d’être posée.

Dans les deux premiers articles de notre série « Traduire l’Afrique plurielle », nous avons d’abord interrogé les théories de la traduction à partir des réalités sociolinguistiques africaines. Nous nous sommes ensuite demandé « quel français traduit-on ? », en nous intéressant aux variétés francophones, à l’oralité et aux univers culturels qui traversent une langue.

Une objection apparaît naturellement : tout cela est intéressant sur le plan linguistique et culturel, mais est-ce viable ?

Traduire une variété linguistique, rechercher la signification précise d’un proverbe, restituer des références culturelles, préserver certaines alternances de langues, consulter des locuteurs ou des spécialistes, ajouter éventuellement un glossaire ou des notes… tout cela représente un coût.

Alors pourquoi ne pas faire plus simple ? Pourquoi les auteurs africains ne produiraient-ils pas directement leurs textes dans un français ou un anglais aussi standard que possible, afin d’être compris partout ?

La question dépasse largement la traduction. Elle nous oblige à réfléchir à la place que nous accordons à la diversité dans la circulation mondiale des savoirs et des cultures.

Oui, la diversité a un coût

Commençons par reconnaître l’évidence. La diversité linguistique et culturelle peut rendre la traduction plus complexe.

Traduire un texte fortement ancré dans une réalité locale peut exiger davantage de recherches. Le traducteur peut devoir consulter des personnes connaissant la culture concernée, documenter certains usages, comprendre des proverbes ou identifier les fonctions sociales de certaines expressions.

Il faut parfois arbitrer entre plusieurs solutions imparfaites : conserver un mot dans la langue d’origine, l’expliquer, rechercher un équivalent fonctionnel, ajouter une note ou accepter une perte.

Tout cela prend du temps. Et le temps, dans le monde professionnel, a un coût.

À première vue, la standardisation semble donc constituer une solution raisonnable. Une langue internationale relativement neutre facilite la compréhension, réduit certains obstacles et permet au texte de toucher rapidement un lectorat plus large.

Il serait difficile de nier ces avantages. Mais la discussion ne peut pas s’arrêter là.

La standardisation a elle aussi un coût

Lorsqu’on demande combien coûte la préservation de la diversité, une autre question devrait immédiatement suivre : combien coûte son effacement ?

Ce coût est moins facilement quantifiable.

Lorsqu’une expression culturelle est remplacée par une formule plus universelle, quelque chose peut disparaître.

Lorsqu’un proverbe est réduit à son message explicite, son image, son rythme ou sa fonction sociale peuvent être perdus.

Lorsqu’une manière locale de parler français est systématiquement corrigée pour correspondre à une norme internationale, le lecteur comprend peut-être plus facilement les phrases, mais il entend moins clairement la voix qui les prononce.

Et lorsque ce processus se répète sur des milliers de textes, ce ne sont plus seulement quelques expressions que nous perdons.

Ce sont progressivement des manières de raconter, de nommer et de représenter le monde qui deviennent moins visibles.

La standardisation n’est donc pas toujours neutre. Elle facilite la circulation, certes, mais elle peut aussi déterminer ce qui a le droit de circuler et sous quelle forme.

Être compris partout… mais à quel prix ?

Il existe une aspiration parfaitement légitime chez de nombreux auteurs, chercheurs, formateurs et professionnels africains : être lus au-delà de leurs frontières.

Dans un monde où le français et surtout l’anglais jouent un rôle majeur dans la circulation internationale des connaissances, écrire dans une langue largement accessible constitue souvent une stratégie efficace. Le problème commence lorsque l’accessibilité devient synonyme d’effacement.

Faut-il enlever les particularités d’un texte camerounais pour qu’un lecteur canadien, français ou américain puisse le comprendre immédiatement ?

Faut-il remplacer une réalité locale par une autre supposée plus familière au lecteur international ?

Faut-il expliquer systématiquement ce qui vient d’Afrique, alors que les lecteurs africains sont quotidiennement confrontés à des références étrangères qu’ils apprennent eux-mêmes à décoder ?

Ces questions révèlent une asymétrie rarement interrogée.

Qui doit faire l’effort de comprendre l’autre ?

Depuis longtemps, les lecteurs africains rencontrent dans les livres, les films, les médias ou les programmes scolaires des réalités qui ne leur appartiennent pas directement.

Ils découvrent des aliments qu’ils ne consomment pas, des saisons qu’ils ne vivent pas de la même manière, des institutions étrangères, des références historiques extérieures, des noms de lieux inconnus, des expressions idiomatiques et des pratiques sociales différentes.

Et ils apprennent. Ils cherchent. Ils comprennent progressivement le contexte.

Cette expérience devrait nous conduire à poser une question simple : pourquoi l’effort interculturel devrait-il toujours aller dans la même direction ?

Un lecteur européen, américain ou asiatique peut lui aussi rencontrer un mot camerounais qu’il ne connaît pas.

Il peut apprendre ce qu’il signifie. Il peut découvrir une autre organisation de la parenté. Il peut rencontrer un proverbe dont l’image lui est étrangère. Il peut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.

Après tout, lire une autre culture, c’est aussi consentir à sortir momentanément de la sienne.

Traduire n’est pas supprimer toute résistance

Nous attendons parfois de la traduction qu’elle rende le texte parfaitement transparent. Mais faut-il vraiment que le lecteur oublie complètement qu’il est en train de rencontrer un autre monde ?

Une traduction réussie n’est pas nécessairement celle qui élimine toutes les difficultés.

Elle peut aussi être celle qui accompagne suffisamment le lecteur pour qu’il puisse entrer dans une réalité différente sans que celle-ci soit préalablement transformée à son image.

Le traducteur devient alors un médiateur. Son travail ne consiste plus seulement à demander : « Comment rendre ce texte immédiatement familier au lecteur ? »

Il peut également se demander : « Jusqu’où puis-je accompagner le lecteur vers l’univers de l’auteur ? »

La nuance est essentielle. Dans le premier cas, le texte voyage principalement vers le lecteur. Dans le second, le lecteur est lui aussi invité à voyager vers le texte. La rencontre devient plus équilibrée.

L’universel n’est pas nécessairement ce qui est neutre

Derrière la tentation de la standardisation se cache parfois une conception particulière de l’universel. Pour toucher tout le monde, faudrait-il écrire de manière culturellement neutre ? Mais existe-t-il seulement une langue culturellement neutre ?

Ce que nous appelons « standard » appartient également à une histoire, à des institutions et à des choix linguistiques.

Une œuvre profondément enracinée dans un lieu peut pourtant parler au monde entier. Elle n’accède pas nécessairement à l’universel en supprimant sa singularité. Elle peut y accéder à travers cette singularité.

Une histoire très camerounaise peut parler de dignité, de famille, de pouvoir, d’amour, de transmission ou de conflit à quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds au Cameroun.

L’universel n’exige donc pas nécessairement l’effacement du particulier. Il peut naître de sa rencontre avec d’autres particuliers.

La diversité comme investissement

Nous pouvons alors regarder autrement le « coût » de la traduction. Former des traducteurs capables de travailler avec les langues et les cultures africaines coûte de l’argent. Créer des corpus coûte de l’argent. Développer des terminologies spécialisées coûte du temps. Documenter des langues, produire des dictionnaires, enrichir les outils numériques et développer des technologies linguistiques adaptées demandent des investissements.

Mais devons-nous uniquement considérer ces dépenses comme des charges ? Elles contribuent aussi à construire une infrastructure linguistique et culturelle.

Une langue dans laquelle on traduit, enseigne, crée, développe des terminologies et produit des ressources numériques devient davantage capable de participer à la production et à la circulation des connaissances.

Le coût immédiat peut donc devenir un investissement à long terme.

Et si l’Afrique cessait seulement de s’adapter ?

Nous arrivons alors à une question plus profonde.

Pendant longtemps, une grande partie de la réflexion sur les langues africaines a été formulée sous la forme de l’adaptation :

Comment adapter les réalités africaines aux langues internationales ?

Comment rendre nos textes compréhensibles ailleurs ?

Comment traduire nos concepts ?

Comment permettre à nos langues de fonctionner dans les systèmes éducatifs, scientifiques ou technologiques existants ?

Toutes ces questions restent nécessaires. Mais elles ne devraient pas être les seules.

Nous pouvons également demander : qu’est-ce que l’expérience africaine des langues peut apporter aux autres ?

Les sociétés africaines vivent depuis longtemps avec la pluralité linguistique, le passage quotidien d’une langue à une autre, la coexistence entre langues familiales, langues véhiculaires, langues officielles et variétés locales.

Des millions de personnes pratiquent quotidiennement une forme de médiation linguistique et culturelle.

Ce qui apparaît, dans certaines théories, comme une situation exceptionnelle constitue ici une expérience ordinaire. Et si cette expérience produisait elle aussi du savoir ?

De la contrainte à l’expertise

Nous avons peut-être trop souvent présenté le plurilinguisme africain comme un problème à résoudre. Il complique l’enseignement. Il complique l’administration. Il complique la traduction. Il complique la communication.

Tout cela peut être vrai. Mais la même réalité peut être observée autrement.

Vivre entre plusieurs langues développe aussi des pratiques de négociation du sens, d’adaptation, d’intercompréhension et de médiation.

Autrement dit, ce qui est présenté comme une difficulté africaine pourrait également constituer une expertise africaine de la pluralité.

Ce renversement est important.

L’Afrique n’aurait alors pas seulement besoin d’apprendre comment traduire ses réalités pour les rendre accessibles au monde. Elle pourrait aussi contribuer à montrer au monde comment penser la communication lorsque plusieurs langues, cultures et identités doivent cohabiter.

Traduire pour rencontrer, et non pour effacer

Il ne s’agit donc pas de refuser la langue standard. Il ne s’agit pas davantage de rendre volontairement les textes difficiles au nom de l’authenticité. Il s’agit de sortir d’un faux choix entre être compris et rester soi-même.

Le véritable défi consiste à construire des formes de traduction capables de rendre la différence intelligible sans la faire disparaître.

Glossaires, contextualisation, médiation éditoriale, traduction créative, maintien raisonné de certains termes, éditions bilingues ou numériques : les solutions peuvent être multiples.

L’objectif demeure le même : permettre aux textes de circuler sans exiger que les mondes dont ils sont issus s’effacent pour avoir le droit de voyager.

Et cette réflexion nous conduit naturellement à la dernière étape de notre série.

Après avoir demandé comment les réalités africaines interrogent la traduction, puis quel français nous traduisons et enfin quel prix nous sommes disposés à payer pour préserver la diversité, une dernière question s’impose :

Et si l’Afrique avait quelque chose à apprendre à la traductologie ?

Ce sera l’objet de notre prochain article.

À suivre : Et si l’Afrique avait quelque chose à apprendre à la traductologie ? Du plurilinguisme vécu à une pensée de la traduction.

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