Et si l’Afrique avait quelque chose à apprendre à la traductologie ? Du plurilinguisme vécu à une pensée de la traduction

Par Sandrine NYEBE ATANGANA

Et si nous changions la question ?

Depuis le début de cette série consacrée à « Traduire l’Afrique plurielle », nous nous demandons comment les théories et les pratiques de la traduction peuvent mieux prendre en compte les réalités linguistiques et culturelles africaines.

Nous avons parlé de plurilinguisme, de variétés francophones, d’oralité, de références culturelles et du risque de voir certaines singularités disparaître lorsque la recherche d’accessibilité conduit à une standardisation excessive des textes.

Dans notre précédent article, nous avons également reconnu une réalité incontournable: préserver la différence a un coût. Traduire certaines particularités demande du temps, des compétences, de la documentation et parfois des dispositifs éditoriaux supplémentaires.

Mais nous avons aussi posé une autre question : combien coûte l’effacement de cette différence ? Il est peut-être temps, à présent, de déplacer encore davantage notre regard.

Au lieu de demander uniquement : « Comment adapter les théories de la traduction aux réalités africaines ? » demandons-nous : « Qu’est-ce que les réalités africaines peuvent apprendre à la théorie de la traduction ? »

La différence paraît minime. Elle change pourtant profondément la perspective. Lorsque l’Afrique cesse d’être seulement un « cas particulier »

Il existe une manière assez répandue d’aborder les réalités linguistiques africaines.

On part d’un modèle déjà constitué, puis on constate que l’Afrique présente certaines particularités : beaucoup de langues, des situations de diglossie, une forte présence de l’oralité, des langues transfrontalières, des variétés locales de langues internationales, des pratiques d’alternance codique… Il faut alors « adapter » le modèle.

L’Afrique devient ainsi un terrain complexe auquel une théorie élaborée ailleurs doit apprendre à s’ajuster.

Mais pourquoi ne pas inverser le mouvement ? Pourquoi le plurilinguisme africain ne pourrait-il pas constituer lui-même un point de départ pour penser la traduction ?

Cette interrogation ne suppose pas que l’Afrique soit homogène. Il n’existe évidemment pas une seule réalité linguistique africaine, pas davantage qu’il n’existe une seule culture africaine.

Elle invite plutôt à prendre au sérieux des expériences particulièrement visibles dans de nombreuses sociétés du continent : vivre, communiquer et produire du sens entre plusieurs langues et plusieurs univers culturels.

Le plurilinguisme : exception théorique ou expérience ordinaire ?

Une grande partie de notre manière de représenter la traduction repose encore implicitement sur un schéma simple :

un texte dans une langue source → un traducteur → un texte dans une langue cible.

Ce modèle reste utile. Mais que devient-il lorsqu’un texte apparemment écrit dans une seule langue est déjà traversé par plusieurs autres ?

Un roman camerounais peut être écrit en français tout en portant les traces d’une langue familiale, d’un parler urbain, de proverbes traduits, de références culturelles locales ou d’une conception particulière des relations sociales.

La pluralité n’arrive donc pas nécessairement au moment de la traduction. Elle peut être présente avant même que le traducteur commence son travail. Le texte source lui-même peut déjà être le résultat de multiples négociations entre langues et cultures.

Voilà une première contribution possible des contextes africains à la réflexion traductologique : nous rappeler que les langues ne vivent pas toujours dans des compartiments étanches.

Nous traduisons déjà avant d’être traducteurs

Cette observation conduit à une idée encore plus intéressante. Dans les sociétés plurilingues, la médiation linguistique n’est pas réservée aux professionnels de la traduction. Elle fait partie de la vie quotidienne.

Une personne reformule pour un parent qui maîtrise moins bien une langue officielle. Une autre explique dans une langue locale une information reçue en français ou en anglais. Un enfant accompagne un adulte dans certaines démarches administratives. Un enseignant passe momentanément d’une langue à une autre pour rendre une notion plus accessible. Dans une conversation, un locuteur adapte son vocabulaire en fonction de son interlocuteur. Ces pratiques ne correspondent pas toujours à la traduction professionnelle au sens strict.

Mais elles révèlent quelque chose d’essentiel : dans un environnement plurilingue, négocier entre plusieurs systèmes de sens peut devenir une compétence sociale ordinaire.

On pourrait parler d’une véritable culture de la médiation linguistique. Et cette expérience mérite d’être étudiée, documentée et théorisée.

De la compétence linguistique à la compétence de navigation

Que développe une personne habituée à évoluer entre plusieurs langues ? Elle apprend souvent à identifier ce qui peut être dit directement et ce qui doit être reformulé. Elle sait qu’un même mot ne produit pas nécessairement le même effet selon l’interlocuteur. Elle peut reconnaître qu’une formule parfaitement correcte sur le plan grammatical devient inadéquate dans une situation sociale particulière. Elle apprend parfois à expliquer une réalité qui n’a pas d’équivalent immédiat dans la langue utilisée. Autrement dit, elle ne fait pas seulement preuve de compétence linguistique.

Elle développe une forme de compétence de navigation entre les langues, les contextes et les cultures. Cette compétence intéresse directement la traduction. Car le bon traducteur n’est précisément pas celui qui connaît seulement deux lexiques. C’est celui qui sait négocier du sens entre deux univers sans supposer qu’ils se superposent parfaitement.

Une expertise africaine de la pluralité ?

Dans notre précédent article, nous avancions une hypothèse : ce que nous présentons souvent comme une difficulté africaine pourrait également constituer une expertise africaine de la pluralité. Il faut néanmoins manier cette formule avec prudence.

Il ne s’agit pas de romantiser le plurilinguisme.

La coexistence de plusieurs langues peut engendrer des difficultés très concrètes : accès inégal à l’éducation, marginalisation de certaines langues, problèmes de terminologie, coûts de traduction, insuffisance des ressources linguistiques, domination de certaines langues sur d’autres.

Toutes les formes de pluralité ne sont pas heureuses.

Et parler plusieurs langues ne transforme évidemment pas automatiquement quelqu’un en traducteur. Mais reconnaître ces difficultés ne doit pas nous empêcher de regarder l’autre face de la réalité.

Des sociétés qui négocient quotidiennement entre plusieurs langues accumulent aussi des expériences de médiation. La question scientifique devient alors : quels savoirs pouvons-nous extraire de ces expériences ?

Ne pas seulement préserver les langues : produire du savoir à partir d’elles

Le débat sur les langues africaines est souvent formulé en termes de préservation. Il faut préserver les langues menacées. Il faut valoriser les langues nationales. Il est important voire impératif de documenter les traditions orales et développer des dictionnaires.

Ces objectifs restent fondamentaux. Mais une langue n’est pas seulement un patrimoine à conserver. Elle est aussi un instrument de production de connaissances.

Nous pouvons donc franchir une étape supplémentaire. Il ne s’agit plus uniquement de demander comment faire entrer les langues et réalités africaines dans les catégories scientifiques existantes. Il s’agit également de se demander si certaines expériences africaines ne peuvent pas conduire à produire de nouvelles catégories d’analyse. Autrement dit : passer de l’Afrique comme objet de connaissance à l’Afrique comme lieu de production de concepts.

Mais attention à un nouveau piège

Ce renversement peut être séduisant. Il pourrait même devenir confortable. Il suffirait alors d’affirmer que « notre diversité est une richesse », que « l’Afrique a beaucoup à apprendre au monde » et que « nos langues constituent une force ».

Mais ces affirmations, aussi valorisantes soient-elles, ne suffisent pas. Une richesse que l’on ne documente pas reste difficile à transmettre. Une expérience que l’on ne conceptualise pas devient difficile à enseigner. Un savoir que l’on ne publie pas circule peu.

Une langue que l’on ne dote pas de ressources suffisantes reste vulnérable dans certains domaines. Et une théorie qui n’est pas confrontée à la critique risque de demeurer une conviction.

Valoriser notre diversité exige donc du travail. Recherche, corpus, traduction, terminologie, formation, publication, confrontation scientifique, technologies linguistiques : transformer une expérience en savoir suppose de construire les conditions qui permettront à ce savoir d’exister et de circuler.

Il ne suffit pas de demander au monde de nous lire

Nous rencontrons ici une objection importante. Nous pouvons souhaiter que le lecteur extérieur fasse lui aussi l’effort d’entrer dans nos univers culturels. Mais le lecteur reste libre.

Nous pouvons l’inviter à voyager vers le texte ; nous ne pouvons pas lui imposer le voyage. Cette évidence nous oblige à rester pragmatiques.

Une œuvre trop difficile d’accès peut perdre une partie de son lectorat potentiel. Une traduction qui maintient trop d’éléments opaques peut décourager. Une politique éditoriale qui ignore les attentes des lecteurs peut fragiliser économiquement un projet pourtant culturellement remarquable.

Défendre la diversité ne signifie donc pas minorer les coûts et les risques de sa réception. Mais cela ne signifie pas davantage conclure que la seule solution serait de s’effacer pour être accepté. Entre l’opacité absolue et la standardisation intégrale existe tout un espace de médiation.

C’est précisément dans cet espace que traducteurs, auteurs, éditeurs et formateurs doivent apprendre à travailler.

Quel lecteur avons-nous en tête ?

Mais une autre question apparaît immédiatement. Lorsque nous affirmons qu’un texte africain doit être adapté pour atteindre « le lecteur », de quel lecteur parlons-nous ? Du lecteur français ? Américain ? Britannique ? Canadien ?

D’un lectorat international anglophone ou francophone ?

Et le lecteur camerounais ? Sénégalais ? Ivoirien ? Congolais ? Kenyan ? Sud-africain ? Plus largement : où plaçons-nous le lectorat africain dans notre imaginaire de la circulation des œuvres ?

La question ne doit pas être posée naïvement. Les réalités économiques de l’édition, de la distribution, du pouvoir d’achat, de l’accès aux livres et de la visibilité internationale sont incontournables. Il serait vain de les nier au nom d’un discours sur la souveraineté culturelle.

Mais il serait tout aussi problématique de considérer comme une évidence que la consécration d’une œuvre africaine dépend nécessairement et prioritairement de sa validation ailleurs.

Le problème de la traduction rejoint alors celui de la légitimation. Qui décidons-nous de lire ? Qui citons-nous ? Quels auteurs enseignons-nous ? À quelles publications accordons-nous spontanément de la crédibilité ? Quelles œuvres achetons-nous, commentons-nous, recommandons-nous ?

Une culture ne devient pas visible uniquement parce que les autres acceptent de la regarder. Elle le devient aussi lorsque ceux qui la produisent construisent les espaces où elle peut être lue, discutée, critiquée et transmise.

S’adapter sans se dissoudre

Nous revenons ainsi à une distinction essentielle. S’adapter n’est pas nécessairement s’effacer. Toute communication suppose une forme d’adaptation.

Le traducteur adapte son texte à un destinataire. L’enseignant adapte son discours à ses apprenants. L’auteur lui-même fait des choix en fonction du public qu’il souhaite atteindre.

Le problème n’est donc pas l’adaptation. Il apparaît lorsque l’adaptation fonctionne toujours dans la même direction et exige systématiquement du même acteur qu’il renonce à ce qui le singularise.

L’objectif pourrait être formulé autrement : rendre accessible sans rendre interchangeable.

Un texte doit pouvoir voyager tout en conservant suffisamment de traces de son lieu d’origine pour apporter quelque chose au lieu où il arrive. Car si toutes les différences sont supprimées avant la rencontre, que reste-t-il réellement à rencontrer ?

De l’adaptation à la réciprocité

C’est peut-être ici que les expériences africaines de la pluralité peuvent apporter quelque chose d’essentiel à la traductologie. Elles nous invitent à penser la traduction non seulement comme un processus d’adaptation, mais comme un exercice de réciprocité. L’auteur fait un pas. Le traducteur construit un passage. L’éditeur accompagne. Et le lecteur accepte, lui aussi, de faire une partie du chemin.

Cette réciprocité ne sera jamais parfaitement équilibrée. Les rapports économiques, linguistiques et symboliques existent et ne disparaissent pas parce que nous le souhaitons.

Mais elle constitue un horizon différent de celui de l’assimilation. La traduction ne cherche alors plus à rendre l’autre parfaitement identique au familier. Elle cherche à rendre la rencontre possible.

L’Afrique comme laboratoire, mais aussi comme productrice de théorie

Le plurilinguisme africain ne nous donne donc pas une recette universelle de la traduction. Et il serait contradictoire de parler de pluralité tout en prétendant produire une unique « théorie africaine » applicable à tout un continent. Ce qu’il nous offre est peut-être plus intéressant : des terrains à partir desquels questionner certaines évidences.

Une langue est-elle réellement homogène ? Le texte source appartient-il toujours à un seul univers linguistique ? La traduction commence-t-elle uniquement lorsque le traducteur intervient ? L’équivalence est-elle seulement linguistique ? Qui doit s’adapter à qui ? Et jusqu’où ?

Ces questions dépassent largement l’Afrique. Voilà pourquoi les expériences africaines peuvent contribuer à la traductologie générale. Non pas parce qu’elles seraient exceptionnellement exotiques. Mais précisément parce qu’elles rendent particulièrement visible une réalité que la mondialisation accentue partout : nous traduisons de plus en plus dans des mondes où les langues, les cultures et les identités se rencontrent, se chevauchent et se transforment mutuellement.

Alors, que peut proposer l’Afrique ?

Peut-être d’abord une expérience. Celle de la coexistence linguistique. Ensuite, un déplacement du regard. Celui qui consiste à ne plus considérer automatiquement la pluralité comme une anomalie par rapport à un idéal monolingue. Enfin, un chantier. Celui qui consiste à documenter ces pratiques, les comparer, les conceptualiser, former des professionnels capables de les comprendre et développer des modèles qui puissent être confrontés aux autres traditions de pensée.

L’ambition n’est donc pas de proclamer : « Nous avons la solution. »

Elle serait plutôt de dire : « Nous avons une expérience du monde linguistique qui mérite elle aussi de produire des questions, des concepts et des réponses. Mettons-nous au travail. »

C’est peut-être ainsi que la diversité cessera progressivement d’être perçue uniquement comme un coût ou une difficulté. Elle pourra devenir une ressource. Mais une ressource n’acquiert sa valeur que lorsqu’elle est travaillée, transmise et partagée. Et cela nous ramène inévitablement à celui sans lequel aucune œuvre ne voyage réellement : le lecteur.

Nous avons beaucoup parlé de ce que nous souhaitons préserver dans nos textes. Il est maintenant temps de poser une question beaucoup plus inconfortable : qui les lit ?

Et peut-être plus encore : qui voulons-nous convaincre de les lire ?

Ce sera le prochain chantier de notre série.

À suivre : Mais qui nous lit ? Le lectorat, chaînon manquant de la diversité linguistique africaine.

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