Par Dre Sandrine NYEBE ATANGANA
« La C est la meilleure série. » « Avec une moyenne comme la tienne, tu dois aller en D. » « La A est réservée à ceux qui ne peuvent pas faire les sciences. » « On devrait supprimer les séries littéraires »…
Qui n’a jamais entendu ces phrases ?
Chaque année, les débats reviennent : faut-il supprimer les séries littéraires ? Les meilleurs élèves devraient-ils tous aller en séries scientifiques ? Les filières techniques sont-elles des voies de relégation ?
À force de débattre des filières, nous oublions l’essentiel : ce n’est pas la filière qui fait la réussite, mais l’adéquation entre le profil d’un apprenant, son projet de vie, les possibilités de formation et les besoins de la société.
En sciences de l’éducation, nous savons pourtant que les apprenants sont différents. Ils n’apprennent pas de la même manière, ne sont pas motivés par les mêmes activités et ne construisent pas leur projet professionnel au même rythme.
Au fil de ma carrière d’enseignante et de chercheure, mais aussi en accompagnant de nombreux jeunes dans leurs choix d’orientation, j’ai pu observer une réalité que les statistiques ne montrent pas toujours : une orientation réussie est rarement une ligne droite.
Je pense notamment à trois parcours.
Le premier est celui d’une élève brillamment orientée vers la série C après le Brevet. Pourtant, au contact des filières technologiques, elle découvre le tourisme. Elle y voit un domaine qui correspond davantage à ses aspirations : imaginer, développer et gérer des produits et services touristiques. Après plusieurs stages en agences de voyages et en hôtellerie, elle se heurte cependant à une difficulté fréquente dans notre contexte : l’absence d’une offre de formation locale lui permettant de poursuivre son projet. Elle se réoriente alors vers la comptabilité, l’audit et le contrôle de gestion, où elle obtient finalement un Master. Son parcours n’est pas un échec ; il montre simplement qu’un projet professionnel se construit aussi en fonction des réalités de l’environnement.
Le deuxième parcours est celui d’un jeune qui débute en marketing et commerce, poursuit des études en comptabilité, puis découvre, après sa licence, une véritable passion pour l’industrie touristique. Il choisit alors de reprendre une formation en tourisme, hôtellerie et restauration afin de devenir manager. Aujourd’hui, il termine son cursus parmi les meilleurs de sa promotion et reçoit des évaluations très élogieuses de ses encadreurs de stage. Ce n’est pas son niveau scolaire qui a changé ; c’est la rencontre entre ses compétences et un domaine qui lui correspond.
Enfin, je pense à un autre jeune, titulaire d’un baccalauréat A4, dont le parcours scolaire était jugé moyen. Au moment de son orientation dans l’enseignement supérieur, beaucoup doutaient de son potentiel. Nous avons pris le temps d’analyser ses centres d’intérêt, ses aptitudes et ses perspectives. Il s’est orienté vers le management de la logistique et des transports. Malgré quelques difficultés dans certaines unités d’enseignement, notamment en comptabilité ou sur certains outils numériques, il progresse avec de bons résultats et, surtout, il trouve du sens dans ce qu’il apprend.
Ces trois histoires racontent une même réalité : l’orientation n’est pas une opération de tri. C’est un processus d’accompagnement.
Elles montrent aussi qu’il est urgent de repenser nos dispositifs d’orientation. Il ne suffit pas d’observer les notes d’un élève. Il faut comprendre son profil, ses motivations, ses capacités d’évolution, mais aussi tenir compte des transformations du marché de l’emploi, des métiers émergents et des besoins réels de nos économies.
À l’heure où l’intelligence artificielle transforme profondément le monde du travail, continuer à opposer les séries ou à hiérarchiser les filières est une impasse. Le défi est ailleurs : construire des parcours suffisamment souples pour permettre aux jeunes d’explorer, de se réorienter et de développer leurs talents.
Peut-être est-il temps de passer d’une culture de l’affectation à une véritable culture de l’orientation. Dans beaucoup de systèmes éducatifs, on ne fait pas de l’orientation; on fait de l’affectation.
La différence est fondamentale.
- L’affectation répond à la question : où placer cet élève ?
- L’orientation répond à la question : quel environnement lui permettra de développer son potentiel et de construire un projet cohérent avec les besoins de la société ?
Cette distinction est rarement explicitée dans les débats publics, alors qu’elle permettrait de déplacer complètement la discussion. On cesserait de demander si la série A est « moins bonne » que la C, pour s’interroger sur la qualité des dispositifs qui aident les jeunes à se connaître, à explorer les métiers, à comprendre les mutations économiques et à construire des parcours évolutifs.
« Dans nos établissements, nous parlons d’orientation scolaire. Pourtant, dans bien des cas, ce que nous pratiquons relève davantage de l’affectation que de l’orientation.»
Les trois parcours présentés précédemment confirment des phénomènes décrits dans la littérature sur l’orientation :
- le décalage entre les aptitudes scolaires et les intérêts vocationnels ;
- la construction progressive du projet professionnel ;
- l’influence de l’offre de formation sur les choix d’orientation ;
- les réorientations comme processus normal de développement, et non comme des échecs ;
- l’importance d’un accompagnement personnalisé.
