Dr Sandrine Nyebe Atangana
Chercheure en sciences de l’éducation /Consultante en ingénierie pédagogique et ingénierie de formation, gouvernance des systèmes éducatifs/ Problématique du genre
Fondatrice de REVEIL-ASSO
Dans un contexte où l’information circule à une vitesse inédite et où les contenus numériques façonnent nos opinions, l’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) s’impose comme une compétence essentielle. Plus qu’un ensemble de connaissances, elle développe l’esprit critique, favorise une citoyenneté numérique responsable et permet de mieux comprendre les mécanismes de production, de diffusion et de réception de l’information.
C’est dans cette perspective que j’ai participé à l’atelier de formation organisé par Eduk Media et Class Pro, en tant que représentante de REVEIL ASSO. L’objectif de cette rencontre était de renforcer les capacités des participants afin qu’ils puissent, à leur tour, animer des sessions de sensibilisation et de formation en EMI dans leurs contextes professionnels ou communautaires.
Une communauté d’apprentissage aux profils complémentaires
L’un des points forts de cet atelier résidait dans la diversité des participants. Enseignants, acteurs associatifs, professionnels de la communication, éducateurs et responsables de projets se sont retrouvés autour d’un objectif commun : réfléchir ensemble aux meilleures stratégies pour accompagner les publics dans leur rapport à l’information.
Pour ma part, cette formation n’a pas constitué une découverte des concepts liés à l’EMI. Ces questions font partie intégrante de mon parcours en ingénierie des technologies éducatives, au cours duquel nous avons exploré des thématiques telles que la communication numérique, la présence en ligne, l’identité numérique, la citoyenneté numérique ou encore le développement de l’esprit critique.
En revanche, cet atelier a été un véritable espace d’échanges entre praticiens. Les discussions, les retours d’expériences et les réflexions collectives ont permis de confronter nos pratiques, d’enrichir nos approches pédagogiques et d’envisager de nouvelles pistes d’action.
Apprendre ensemble grâce à une pédagogie participative
Les facilitateurs ont privilégié une approche active où chaque participant était pleinement impliqué dans les activités proposées. Jeux de rôle, travaux collaboratifs, discussions en groupe… autant de méthodes qui illustrent parfaitement les principes d’une pédagogie participative.
L’un des exercices consistait à construire un arbre à problèmes à partir d’une thématique attribuée à chaque équipe. Nous devions identifier les causes profondes d’un problème, analyser ses conséquences, définir un objectif SMART, puis proposer des activités susceptibles d’être mises en œuvre lors d’un futur atelier de sensibilisation.
Cette démarche nous a rappelé qu’une action de formation pertinente commence toujours par une bonne compréhension des besoins et des réalités du terrain.
Le « téléphone arabe » : une illustration concrète de la circulation de l’information
Parmi les activités les plus marquantes figurait le jeu du téléphone arabe. Simple en apparence, cet exercice met en évidence la manière dont une information se transforme, se déforme ou s’appauvrit au fil des transmissions. En effet, un message transmis d’une personne à une autre finit rarement identique à sa version initiale. Chacun interprète, reformule, oublie ou ajoute inconsciemment des éléments selon sa compréhension, son vécu, ses représentations, son ressenti, le canal de communication utilisé ou encore le contexte dans lequel il se trouve.
Une démonstration simple mais extrêmement parlante de ce qui se produit quotidiennement sur nos plateformes numériques.
Cette activité a servi de point de départ à une réflexion sur trois notions fondamentales de l’EMI :
la mésinformation, lorsque de fausses informations sont partagées sans intention de nuire ;
la désinformation, lorsque de fausses informations sont diffusées volontairement pour manipuler ;
la malinformation, lorsqu’une information véridique est utilisée dans le but de porter préjudice.
Autant de phénomènes qui soulignent la nécessité de développer l’esprit critique auprès des citoyens, en particulier des plus jeunes.
Une réflexion qui s’inscrit dans mon parcours professionnel
Les échanges autour de ces concepts m’ont rappelé une activité que j’avais réalisée en 2023 dans le cadre du MOOC Certice Scol. À cette occasion, j’avais conçu une capsule pédagogique consacrée à la désinformation, à la mésinformation et à la malinformation.
Cette réalisation ne marquait pas une découverte de ces notions, mais constituait une mise en pratique destinée à les rendre plus accessibles et à faciliter leur compréhension par les apprenants.
👉 Vous pouvez découvrir cette activité ici .
Cette continuité illustre bien une conviction qui guide mon parcours à savoir que l’EMI ne se limite pas à un contenu de formation. Elle irrigue de nombreuses actions que je mène en tant que professionnelle de l’éducation, qu’il s’agisse de former, d’accompagner ou de sensibiliser différents publics aux usages responsables du numérique.
L’EMI, un enjeu majeur pour notre système éducatif
Au cours des échanges, un constat s’est imposé : l’Éducation aux Médias et à l’Information demeure encore insuffisamment intégrée voire quasiment absente des nos programmes éducatifs, du préscolaire à l’enseignement supérieur.
Pourtant, les conséquences sont visibles et les défis nombreux. Les jeunes grandissent dans un environnement numérique où ils consomment chaque jour une quantité considérable d’informations, opinions, rumeurs, manipulations, théories complotistes, cyberharcèlement, et contenus générés par l’intelligence artificielle, souvent sans disposer des outils nécessaires pour les analyser avec recul.
Sans accompagnement, il devient difficile de développer les compétences nécessaires pour analyser, vérifier et interpréter ces contenus avec discernement.
Former les citoyens à chercher, vérifier, comprendre et questionner l’information, devrait être considéré aujourd’hui comme une compétence fondamentale au même titre que lire, écrire ou compter.
Et ceci est notre responsabilité collective.
Continuer à apprendre pour mieux transmettre
Je repars de cette journée avec une conviction renforcée : la formation continue est indispensable, même lorsque l’on maîtrise déjà les concepts abordés.
En éducation, apprendre ne signifie pas uniquement acquérir de nouveaux savoirs. C’est aussi partager ses expériences, confronter ses pratiques, découvrir d’autres approches pédagogiques et enrichir sa manière d’accompagner les apprenants.
Cet atelier organisé par Eduk Media et Class Pro a constitué un véritable espace de co-construction entre professionnels engagés. Il m’a permis de repartir avec de nouvelles idées d’animation, de consolider certaines pratiques et de nourrir les actions que je poursuis au sein de REVEIL- ASSO et dans mes autres engagements professionnels. Parce que dans un monde où chacun peut produire, transformer et diffuser de l’information en quelques secondes, l’Éducation aux Médias et à l’Information n’est plus une compétence optionnelle. Elle est un levier essentiel pour former des citoyens éclairés, responsables et capables d’exercer pleinement leur esprit critique. Ceci est un impératif dans notre contexte africain où nombreux s’amusent à dire que « nous n’étions pas prêts pour les réseaux sociaux », au regard des dérives observées.
