« Tu es ma femme. »
Quelques mots qui peuvent sembler anodins. Une évidence même : oui, elle est son épouse. Mais lorsque cette phrase devient la réponse opposée à un « non », elle change complètement de sens. Elle ne parle plus d’amour ni d’engagement. Elle commence à parler de possession.
C’est précisément la question que j’ai voulu poser à travers ma BD Mon corps n’est pas ton droit.
Elle voulait simplement protéger sa santé
Mireille vit depuis quelque temps avec une réalité douloureuse : son mari, Jonas, lui est infidèle. Et il ne s’agit plus seulement pour elle de jalousie, de trahison ou de confiance brisée. Elle comprend que les comportements sexuels de son époux peuvent également avoir des conséquences sur sa propre santé.
Alors elle formule une demande. Elle veut qu’il fasse un bilan de santé et un dépistage avant qu’ils reprennent des rapports sexuels non protégés. La demande pourrait ouvrir une discussion responsable entre deux adultes. Mais Jonas la reçoit comme une offense.
Pourquoi devrait-il se faire dépister ? Pourquoi devrait-il utiliser une protection avec sa propre femme ? Et surtout : comment son épouse peut-elle oser lui refuser des rapports sexuels ? C’est là que l’histoire dépasse la question de l’infidélité. Elle devient une histoire de consentement.
« Mais c’est ton mari ! »
Cette phrase, beaucoup de femmes l’ont entendue sous différentes formes. « C’est ton mari. » « Une femme ne refuse pas son mari. » « Tu vas détruire ton foyer pour ça ? » Derrière ces phrases se cache une idée profondément problématique : celle selon laquelle le mariage donnerait un accès permanent au corps de l’autre.
Comme si le « oui » prononcé devant une famille, une autorité civile, traditionnelle ou religieuse devenait également un oui sexuel permanent. Or, consentir au mariage et consentir à un rapport sexuel sont deux choses différentes. On peut aimer quelqu’un et ne pas vouloir avoir de rapport sexuel avec lui à un moment donné. On peut être mariée et demander une protection. On peut être épouse et vouloir connaître le statut sanitaire de son conjoint. On peut avoir accepté hier et refuser aujourd’hui.
Le corps d’une personne ne devient pas un bien matrimonial.
Quand le refus devient une «faute »
Dans l’histoire de Mireille, quelque chose de particulièrement révélateur se produit. Son mari ne considère pas son refus comme une limite à respecter. Il le considère comme une offense dirigée contre lui. La question n’est donc plus : « Pourquoi ma femme a-t-elle peur pour sa santé ? »
Elle devient : « Comment ose-t-elle me refuser ? » Et c’est ainsi qu’un déplacement s’opère. La personne qui demande simplement que son corps et sa santé soient respectés finit par être présentée comme celle qui crée le problème. Elle serait difficile. Elle serait ingrate. Elle ne remplirait plus son « rôle d’épouse ». Elle provoquerait son mari. Elle détruirait son foyer.
C’est un mécanisme particulièrement violent : transformer la limite posée par l’autre en faute commise contre soi.
Dire non et être punie
Mireille maintient pourtant sa décision. Pas de rapports non protégés tant que la question du dépistage n’est pas réglée. Alors vient la punition. La colère. Les paroles humiliantes. Puis l’expulsion de la chambre conjugale. Le message implicite est terrible : si tu refuses de me donner accès à ton corps, tu n’as plus ta place ici.
À ce stade, il ne s’agit plus d’un simple désaccord conjugal. Le refus sexuel devient le motif d’une sanction.
Et c’est précisément dans ces situations que nous devons apprendre à reconnaître la violence, même lorsqu’elle ne ressemble pas à l’image que nous nous en faisons habituellement. La violence sexuelle ne commence pas nécessairement par une scène spectaculaire. Elle peut commencer par la pression. La culpabilisation. L’intimidation. La peur des conséquences d’un refus. La conviction que l’on n’a finalement pas vraiment le droit de dire non.
Et ensuite vient le renversement
Mireille finit par partir. Et quelque chose d’autre se produit alors. Jonas raconte désormais qu’elle l’a abandonné. Il devient celui que l’on aurait rejeté. Celui qui aurait tout fait pour son couple. Celui dont la femme aurait refusé d’assumer ses obligations.
Son comportement disparaît progressivement du récit. Les infidélités ? Oubliées. Le refus du dépistage ? Oublié. La pression ? Oubliée. Les humiliations ? Oubliées.
Il ne reste qu’une phrase : « Elle m’a quitté. »
Voilà pourquoi certaines personnes passent des années à essayer d’expliquer leur histoire à tout le monde. Elles ne veulent pas nécessairement se venger. Elles veulent simplement que quelqu’un dise enfin : « Je comprends pourquoi tu es partie. »
Mais protéger sa dignité ne nécessite pas l’autorisation du tribunal de l’opinion
C’est aussi ce que Mireille doit apprendre. Elle ne pourra peut-être jamais contrôler la version de Jonas. Elle ne pourra pas courir derrière chaque personne qui aura entendu une histoire déformée. Elle ne pourra pas convaincre tout le monde. Mais elle peut savoir pourquoi elle a dit non. Elle peut savoir pourquoi elle est partie. Et surtout, elle peut reconstruire une vie dans laquelle ses limites ne seront plus négociables.
C’est peut-être là que commence véritablement sa liberté.
Pourquoi raconter cette histoire ?
Parce que certaines violences restent difficiles à nommer lorsqu’elles se produisent dans le couple. Parce que certaines femmes ont été éduquées à croire que préserver leur mariage exige de supporter l’insupportable. Parce que beaucoup de personnes savent qu’une femme peut dire non à un inconnu, mais deviennent soudainement beaucoup moins certaines de ce droit lorsque l’homme concerné est son mari. Et parce qu’il faut continuer à rappeler une chose simple : le consentement ne disparaît pas avec le mariage.
Aimer ne signifie pas posséder. Épouser quelqu’un ne signifie pas acquérir des droits sur son corps. Demander un dépistage n’est pas une humiliation.
Demander une protection n’est pas une trahison. Et dire NON n’est pas une faute conjugale.
Mon corps n’est pas ton droit
Le titre de cette BD est volontairement direct. Mon corps n’est pas ton droit. Il n’est pas ton droit parce que tu « m’aimes ». Il n’est pas ton droit parce que tu m’entretiens. Il n’est pas ton droit parce que nous avons des enfants. Il n’est pas ton droit parce que nos familles nous ont unis. Et il n’est pas davantage ton droit parce que je suis ton épouse.
Mon corps reste mon corps. Et le respect commence peut-être précisément là : lorsque mon « non » n’a pas besoin de devenir un combat pour être entendu.
NYEBE ATANGANA Sandrine — NAS
Des histoires qui font bouger les lignes.
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Mon corps n’est pas ton droit
12 épisodes • NYEBE ATANGANA Sandrine — NAS
Collection « Des histoires qui font bouger les lignes »
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